Dans le but de revitaliser l’Union économique et monétaire ouest-africaine (UEMOA), la Commission, Organe exécutif de l’Union, a élaboré une nouvelle stratégie pour les cinq prochaines années. Celle-ci représente “une nouvelle impulsion vers la vision UEMOA 2040”. Le plan stratégique 2025-2030 représente ainsi un jalon essentiel dans le processus de réalisation de cette vision de l’UEMOA qu’il convient de cerner afin d’appréhender le contenu de la nouvelle stratégie de la Commission.
La vision 2040, une vision ambitieuse
Celle-ci vise à faire de l’Union un espace économique et monétaire durablement intégré, paisible et prospère, ouvert sur l’Afrique, avec une position stratégique consolidée dans le monde. Cette vision est élaborée à partir de quatre scenarii, lesquels ont été déterminés par deux facteurs essentiels, à savoir l’engagement communautaire des États membres, d’une part, et le niveau de transformation structurelle des économies de l’Union, d’autre part.
Le premier scenario décrit un contexte défavorable caractérisé par un faible engagement des États membres pour le projet communautaire, et une transformation structurelle des économies de l’Union en panne. Cette situation conduirait à une baisse des échanges intracommunautaires et une dégradation du niveau d’industrialisation, ainsi que du déficit commercial.
Le deuxième scenario décrit une situation proche du statu quo, caractérisée par un engagement communautaire des États membres de l’UEMOA qui s’effrite et une transformation structurelle lente des économies. Dans ce contexte, l’industrialisation de l’UEMOA peine à décoller, les échanges communautaires stagnent et la balance commerciale demeure fortement déficitaire.
En revanche, le troisième scenario, dénommé “le vol des grues couronnées”, décrit la situation favorable d’un engagement communautaire réaffirmé des États membres et de l’accélération de la transformation structurelle des économies de l’Union.
Enfin est présenté le quatrième scenario, dit l’aigle majestueux, qui décrit la situation vertueuse d’un engagement communautaire renforcé des États membres, combiné à une transformation structurelle accélérée des économies régionales. Bénéficiant d’un appui conséquent des États, la Commission ambitionne de mettre en œuvre des politiques de compétitivité qui entraineraient la prospérité régionale.
De ces différentes hypothèses, la vision 2040 de l’UEMOA repose sur les scenarii 3 et 4. Le choix de ceux-ci révèle la détermination et l’ambition de la Commission. En effet, si elle dispose de leviers directs pour agir sur la transformation structurelle des économies, il n’en est pas de même pour le niveau d’engagement communautaire des États, qui n’est pas directement de son ressort. Et l’approche selon laquelle, gagner la bataille de la transformation de l’Union permettrait d’impulser à terme, par effet d’entraînement, une dynamique positive sur le niveau d’engagement des États membres, parait moins évidente. On peut même postuler que la transformation de l’Union nécessite en amont un engagement affirmé des États membres.
La stratégie 2025-2030
Ainsi qu’a procédé la Commission, l’élaboration de toute stratégie organisationnelle impose une réflexion préalable sur les défis de l’Organisation. À ce titre, la Commission a identifié six (6) défis majeurs de l’Union à partir desquels elle a dégagé ses orientations pour les cinq prochaines années.
Le premier défi est relatif à la faiblesse des échanges intracommunautaires. Bien que les pères fondateurs ont envisagé comme une priorité de l’Union, la création entre les États membres d’un marché commun basé sur la libre circulation des personnes, des biens, des services, des capitaux (article 4 du traité), les échanges au sein de l’Union peinent à s’améliorer. L’UEMOA n’a pas développé de véritables chaines de valeur régionales. Les échanges intracommunautaires constituent pourtant un levier crucial pour l’émergence de chaînes de valeur compétitives dans l’Union. Le taux des échanges intracommunautaires situé entre 11% et 13% est encore assez faible pour la zone économique, les économies des États membres étant davantage tournées vers l’Asie et l’Europe. En outre, la mise en œuvre de l’Union douanière reste imparfaite en raison, notamment, de la persistance de nombreuses barrières non tarifaires. Pour changer cela, plusieurs obstacles devront être levés. C’est le cas des barrières tarifaires et non tarifaires, tels que le maintien de certains droits de douane et les réglementations techniques parfois divergentes, qui augmentent aujourd’hui les coûts et ralentissent le flux des marchandises entre les pays membres. Il en est de même de l’insuffisance des infrastructures de transport connectant les marchés qui freine les échanges, en particulier pour les pays enclavés.
Le deuxième constat porte sur la faible compétitivité des économies de l’UEMOA. Cette faiblesse apparaît notamment à travers la structure des échanges de l’Union avec le reste du monde. En effet, les exportations sont principalement composées de matières premières, minières ou agricoles, peu transformées et contenant une faible valeur ajoutée. Selon les statistiques de la BECEAO, la part des biens manufacturés dans les exportations a baissé dans l’Union, passant de 13% en 2001 à 11% en 2022.
Troisièmement, le secteur privé régional est peu développé. Il ne parvient pas à saisir les opportunités offertes par une main-d’œuvre et des ressources naturelles abondantes. Ainsi, l’UEMOA dispose actuellement de très peu d’entreprises formelles. Elle ne compte que 50 entreprises dans le TOP 500 africain des plus grandes entreprises, et la plupart de celles-ci sont des entreprises à capitaux majoritairement étrangers. Les mécanismes nationaux de soutien au secteur privé ne sont pas suffisants pour susciter l’émergence d’un secteur privé fort.
Le quatrième défi concerne le faible niveau de développement humain et de la citoyenneté. Les indicateurs sociaux de la zone UEMOA sont bas et témoignent d’un faible niveau de développement humain. La faible densité du tissu économique de la zone ne permet pas de capitaliser sur le dividende démographique des économies de l’UEMOA.
Un autre défi majeur est lié au problème de l’enchevêtrement des organisations régionales en Afrique constamment relevé par la doctrine. Les pays de l’UEMOA appartiennent à plusieurs organisations sous-régionales et régionales entraînant des cadres de coopération qui se chevauchent, à l’instar de la CEDEAO, de la Zone de Libre-Échange Continentale (ZLECAf) et plus récemment, de l’Alliance des États du Sahel. Ce chevauchement crée de la concurrence interrégionale et est même source de conflits.
Enfin, constitue également un défi, la persistance de la dégradation du contexte sécuritaire et institutionnel, engendrant de nombreuses conséquences sur le développement socio-économique des États et sur le processus d’intégration régionale.
- Vers un nouveau paradigme
Afin de relever les défis susmentionnés, la Commission de l’UEMOA a établi un diagnostic de l’Union, notamment sur le plan économique et institutionnel. En matière économique par exemple, la Commission a, pour sortir les économies de l’Union de la spirale de la dépendance aux produits de base, sélectionné trois écosystèmes industriels à même de catalyser la transformation structurelle des économies des États membres, à savoir le secteur agro-industriel, le secteur des industries légères et extractives, et les services à valeur ajoutée.
Le diagnostic stratégique a montré l’impératif d’accélérer la dynamique à l’œuvre au sein de l’Union, et de faire du marché commun un levier plus décisif de la transformation structurelle des économies des États membres. À ce sujet, il convient de souligner que l’avenir de l’Union dépendra en forte partie de sa capacité à réussir sa transformation structurelle, en passant d’une économie informelle qui exporte essentiellement des matières premières, à une économie qui transforme ses matières premières et exporte des produits transformés, fortement créateurs de valeur et d’emplois formels. Pour réaliser la vision 2040 et accélérer la transformation structurelle des économies de l’UEMOA, cet objectif de la compétitivité s’impose désormais comme la priorité du nouveau Plan stratégique 2025-2030 de la Commission.
Cette nouvelle approche exige un nouveau paradigme au sein même de la Commission. En effet, elle a, pendant les décennies passées, mis l’accent sur l’élaboration et l’adoption d’actes et de politiques communautaires. Désormais, la Commission envisage de devenir un laboratoire de référence non plus dans la conception, mais aussi dans la mise en œuvre efficace des politiques communautaires.
Par ailleurs, la place du secteur privé est appelée à évoluer. Pilier de la compétitivité des économies de l’Union, le secteur privé doit devenir un acteur central du projet d’intégration à l’instar du secteur public (administrations nationales et communautaires). Pour cela, la Commission devra identifier des filières qui porteront la compétitivité de l’Union.
Avec cette évolution des acteurs centraux de l’intégration, la Commission de l’UEMOA envisage désormais de jouer un rôle moins opérationnel, mais plus stratégique de chef d’orchestre afin de bâtir une vision régionale partagée et d’assurer une synergie entre les interventions de toutes les parties prenantes.
En outre, la Commission devra avoir une organisation plus agile, et un changement de son approche qui devra passer d’une approche dominante de moyens, à une approche de résultat.
Il est, toutefois, regrettable que le repositionnement stratégique envisagé par la Commission ne fasse pas cas de l’aspect contentieux. Or, le contrôle juridictionnel doit constituer un levier de mise en œuvre du rôle de gardien de la Commission. Il est, à cet effet, paradoxal qu’au regard des nombreuses entraves aux libertés de circulation, notamment la persistance des pratiques anormales sur les corridors routiers de l’espace UEMOA, la Commission reste passive ou continue de privilégier une politique de compromis. Les statistiques montrent que le recours à la Cour de justice de l’UEMOA est assez faible. En 2024, par exemple, la Cour de justice n’a rendu que cinq (5) arrêts et deux (2) avis.
- Un financement incertain
L’une des questions essentielles que soulève le nouveau plan stratégique 2025-2030 de la Commission, c’est celle de son financement. Selon les données de la Commission, le coût total des actions budgétisées, hors coût d’élaboration et de mise en œuvre des programmes filières, s’élève à 71 500 000 000 de FCFA sur la durée de vie du Plan. La Commission envisage de financer ce plan stratégique principalement par une réallocation des ressources issues d’anciens projets non exécutés et non prioritaires. Il s’agit, là, d’une proposition, à laquelle certains États de l’Union pourraient s’opposer en fonction de leur intérêt à la réalisation de tel ou tel projet. La viabilité du plan stratégique dépendant de son plan de financement, la Commission aurait dû imaginer un solide mécanisme de financement propre indépendamment des fonds précédemment alloués à d’autres projets.
Mais malgré l’incertitude sur son financement, l’on doit reconnaître à la Commission le mérite d’avoir élaboré un référentiel définissant le devenir de l’Union, référentiel dont la mise en œuvre constitue, elle-même, un défi pour la Commission.
Par Piabié Jean-Baptiste BAKO, Maître de conférences, agrégé, Directeur exécutif adjoint du CERA
