L’intégration régionale fut l’un des plus grands projets politiques sur le continent après les indépendances des États africains. Ce projet audacieux d’intégration[1] est porté par des organisations continentale et sous-régionales, en l’occurrence l’Union africaine[2] et les différentes Communautés économiques régionales (CER). L’intégration régionale africaine, au-delà de renforcer la solidarité entre États, vise à renforcer la coopération économique[3] et à garantir la paix et la stabilité sur le continent. Toutefois, cette grande dynamique d’intégration régionale se trouve profondément menacée par des crises sécuritaires inédites, notamment dans la zone du Sahel. Le constat est donc qu’aujourd’hui, l’intégration régionale africaine est fortement éprouvée par la crise sécuritaire au Sahel. En effet, depuis plus d’une décennie, le Sahel est confronté à une multiplication des conflits armés dus principalement aux groupes terroristes et aux crises politiques engendrant des ruptures institutionnelles. Le Burkina Faso, le Mali et le Niger sont l’illustration parfaite de cette dégradation sécuritaire qui fragilise les États concernés mais également les mécanismes régionaux de coopération. Cette situation interroge l’impact de la crise sécuritaire au Sahel sur l’intégration régionale africaine quand on connait le poids et l’importance des organisations régionales de l’Afrique de l’Ouest dans la construction de l’intégration africaine, tant économique que politique. En clair, il s’agit de se demander si la crise sécuritaire au Sahel ne constitue pas un frein à l’intégration régionale africaine et si l’on peut néanmoins espérer une reconfiguration, dans le sens d’un renforcement, de cette intégration africaine. Il peut donc être retenu, pour développer cette problématique, que la crise sécuritaire au Sahel a entrainé une fragilisation certaine de l’intégration régionale africaine (I) et cela a engendré l’amorce d’une reconfiguration de ladite intégration (II).
- Une fragilisation certaine de l’intégration régionale africaine
Dans un contexte aujourd’hui marqué par une crise sécuritaire endémique dans le Sahel avec ses corollaires de ruptures institutionnelles et d’instabilité politique, la fragilisation de l’intégration régionale africaine constitue une réalité préoccupante. Le constat d’une remise en cause des mécanismes régionaux est donc clair. La situation sécuritaire au Sahel affecte directement les mécanismes d’intégration régionale. Il y a d’abord la remise en cause de la libre circulation à travers la fermeture des frontières pour des raisons sécuritaires et la multiplication des contrôles affaiblissant l’un des piliers essentiels de l’intégration, notamment au niveau de la CEDEAO. Il y a, ensuite, la réduction des échanges commerciaux due au fait que l’insécurité des axes routiers et la destruction d’infrastructures limitent les flux économiques intra-régionaux. On note enfin un détournement des priorités budgétaires car les États consacrent une part importante de leurs ressources à la défense et à la sécurité au détriment des politiques d’harmonisation économique et sociale. Ainsi, l’objectif d’un marché régional intégré se trouve compromis par un environnement marqué par l’urgence sécuritaire. La situation ci-dessus dépeinte est due à la crise entre certains États et la CEDEAO, marquée par des sanctions économiques et des menaces d’intervention militaire et constitue un frein sérieux à l’intégration africaine. Ainsi, l’insécurité détourne-t-elle les États des objectifs économiques et institutionnels pour privilégier des logiques sécuritaires nationales ou sous-régionales. Au-delà des impacts d’ordre économique, l’insécurité au Sahel fragilise la cohésion politique régionale. Les réponses divergentes des États face à la crise ont révélé des fractures au sein des organisations régionales. Les changements anticonstitutionnels de gouvernement[4] intervenus dans certains États sahéliens ont entraîné, comme souligné plus haut, des sanctions et des suspensions décidées notamment par la CEDEAO, accentuant les tensions dans la sous-région. Cette situation a contribué à une défiance croissante vis-à-vis des institutions régionales africaines, perçues par certains régimes comme insuffisamment solidaires ou trop alignées sur des logiques extérieures. L’un des obstacles structurels à l’intégration africaine à citer en dernier lieu réside dans l’attachement des États à leur souveraineté qui a été ravivé par la crise sécuritaire. Si l’intégration suppose des transferts de compétence à des institutions régionales, nombre d’États demeurent réticents à limiter leur autonomie décisionnelle, surtout en période de crise. Les sanctions politiques, les divergences diplomatiques et les retraits d’organisations traduisent cette tension permanente entre solidarité communautaire et primauté de l’intérêt national. Cette fragilité normative compromet la crédibilité des institutions régionales et affaiblit leur autorité. La fragilisation de l’intégration régionale africaine[5] résulte donc d’un faisceau de facteurs dont les plus importants sont d’ordre sécuritaire. Toutefois, cette fragilisation ne signifie pas l’échec définitif du projet intégrationniste. Au contraire, les crises actuelles peuvent constituer une opportunité de réforme[6] institutionnelle, de clarification des mécanismes de solidarité et de renforcement de la gouvernance régionale.
II. Une reconfiguration amorcée de l’intégration régionale africaine
La reconfiguration de l’intégration régionale africaine[7] renvoie à l’ensemble des mutations institutionnelles, politiques, économiques et sécuritaires qui transforment aujourd’hui les dynamiques d’unité et de coopération sur le continent. Longtemps pensée autour d’idéaux panafricanistes et de solidarités politiques, l’intégration africaine connaît désormais une redéfinition profonde sous l’effet des crises sécuritaires, des recompositions géopolitiques et des impératifs de développement. L’insécurité au Sahel a également et surtout mis en lumière les insuffisances du dispositif africain de sécurité collective. Malgré l’existence de mécanismes continentaux de prévention et de gestion des conflits sous l’égide de l’organisation continentale qu’est l’Union africaine, la coordination demeure limitée, les capacités opérationnelles restent inégales et la dépendance vis-à-vis de partenaires extérieurs persiste. En ce sens, la crise sahélienne peut être considérée comme un test pour l’intégration régionale africaine. Elle interroge la capacité des organisations régionales à concilier respect de la souveraineté étatique et exigence de sécurité collective. Par ailleurs, la montée d’un discours souverainiste et la contestation des mécanismes traditionnels de coopération ont favorisé l’émergence de cadres alternatifs, à l’image de l’Alliance des États du Sahel (AES). Cette reconfiguration de l’espace régional africain que constitue la création de l’AES peut être perçue comme une fragmentation du projet intégrationniste ouest-africain. Elle témoigne d’une recomposition géopolitique qui interroge la cohésion et l’efficacité des cadres traditionnels d’intégration. Toutefois, elle peut constituer une opportunité de réformes normatives et de renforcement institutionnel. Il est évident que la consolidation de l’intégration régionale africaine passe d’abord par une réponse sécuritaire coordonnée qui, nous l’espérons, pourrait être incarnée par l’AES. Sans stabilité sécuritaire, l’intégration demeure un idéal difficilement réalisable et ce, sans oublier aussi qu’une intégration renforcée est un facteur important de sécurité. Il faut noter par ailleurs que la création de l’AES et le retrait de ses États membres de la CEDEAO illustrent, au-delà d’une recomposition régionale, une mutation géopolitique remarquable. Cette évolution s’inscrit également dans un contexte international marqué par la multipolarité[8]. Les États africains, en l’occurrence ceux du Sahel, diversifient désormais leurs partenariats stratégiques, notamment avec les BRICS, ce qui influence les modèles d’intégration régionale et les équilibres institutionnels internes. Cette diversification des partenariats, même si l’on est conscient qu’elle peut aussi fragmenter davantage les espaces régionaux si elle n’est pas harmonisée au niveau continental, peut renforcer l’autonomie stratégique du continent. La reconfiguration en cours ne signifie pas, à notre avis, un recul irrémédiable de l’intégration, mais plutôt sa transformation vers un modèle plus pragmatique, plus flexible et potentiellement plus adapté aux réalités contemporaines. Elle traduit une période charnière de l’histoire institutionnelle du continent. Entre affirmation souverainiste, impératifs sécuritaires et ambitions économiques continentales, l’Afrique est, selon toute vraisemblance, en train de redessiner les contours de son unité. L’enjeu, en réalité, n’est plus seulement d’intégrer, mais d’intégrer autrement en conciliant efficacité, légitimité politique et résilience face aux crises.
En définitive, la crise sécuritaire au Sahel est tant révélatrice des fragilités structurelles de l’intégration régionale africaine qu’un test décisif de sa capacité d’adaptation. Face à la montée du terrorisme, aux coups d’État successifs[9] et aux tensions diplomatiques, des organisations comme l’Union africaine et la CEDEAO[10] ont vu leurs mécanismes de prévention et de gestion des crises mis à rude épreuve. Cependant, loin de signifier l’échec du projet intégrationniste, ces turbulences soulignent la nécessité d’une réforme profonde des instruments de coopération politique, sécuritaire et économique. L’émergence de nouvelles dynamiques telles que l’AES témoigne d’une recomposition[11] en cours de l’espace régional, posant la question de la complémentarité ou de la fragmentation du processus d’intégration. Plus qu’une épreuve, la crise sahélienne pourrait devenir une opportunité de refondation.
Par Dr Kamirini Casimir YONLI, Assistant à l’UCAO-UUB.
[1] Bruno BÉKOLO-EBÉ, « L’intégration régionale en Afrique : caractéristiques, contraintes et perspective », Mondes en développement, 2001/3 N° 115-116, p. 81-88.
[2]Union africaine, « Renforcer la mise en œuvre des cadres régionaux pour tirer pleinement parti des réalisations continentales », Rapport sur l’intégration africaine 2025, Juin 2025, p.7 et s.
[3] Bruno BÉKOLO-EBÉ, « L’intégration régionale en Afrique : caractéristiques, contraintes et perspective », op. cit.
[4] Gérard AIVO, « Les organisations internationales et l’ordre constitutionnel en Afrique », op. cit., p. 31 et s.
[5] Queen Olubukola AYENI & Bassey OBEN, « Les défis de l’intégration régionale en Afrique de l’Ouest », East African Scholars Multidiscip Bull, Vol-2, Iss-9, Sept, 2019, p. 276-281
[6] Grütjen KLAUS, « Tendances actuelles de l’évolution de l’intégration régionale en Afrique de l’Ouest : Défis pour la conception future de la politique étrangère et de développement », German Institute of Development and Sustainability IDOS Policy Brief, No. 7/2024, p. 3-11.
[7] Bruno BÉKOLO-EBÉ, « L’intégration régionale en Afrique : caractéristiques, contraintes et perspective », op. cit., p. 81-88.
[8] Grütjen KLAUS, « Tendances actuelles de l’évolution de l’intégration régionale en Afrique de l’Ouest : Défis pour la conception future de la politique étrangère et de développement », German Institute of Development and Sustainability IDOS Policy Brief, No. 7/2024, p. 3-11.
[9] Voir Gérard AIVO, « Les organisations internationales et l’ordre constitutionnel en Afrique », Afrique contemporaine, 2024/2, p. 31 et s.
[10] Queen Olubukola AYENI & Bassey OBEN, « Les défis de l’intégration régionale en Afrique de l’Ouest », East African Scholars Multidiscip Bull; Vol-2, Iss-9, Sept, 2019, p. 276-281
[11] Bruno BÉKOLO-EBÉ, « L’intégration régionale en Afrique : caractéristiques, contraintes et perspective », op. cit., p. 81-88.
