Chaque année, la Journée de l’Afrique commémore la création de l’Organisation de l’unité africaine (OUA) le 25 mai 1963, devenue l’Union africaine (UA) en 2002. Au-delà de sa portée symbolique, cette célébration constitue une invitation à réfléchir sur l’un des projets politiques les plus ambitieux du continent : l’intégration africaine.
Depuis les indépendances, les dirigeants africains ont nourri l’ambition de construire un espace continental fondé sur la solidarité, la coopération économique et l’unité politique[1]. Cette ambition a progressivement trouvé une traduction juridique à travers une multitude d’organisations régionales et continentales. L’Union africaine[2], la Zone de libre-échange continentale africaine (ZLECAf)[3], la Communauté Economique des États de l’Afrique de l’Ouest (CEDEAO)[4], la Communauté Economique et Monétaire de l’Afrique Centrale (CEMAC), l’Union Économique et Monétaire Ouest-Africaine (UEMOA), la Communauté de Développement d’Afrique Australe (SADC) ou encore la Communauté d’Afrique de l’Est (CAE) témoignent de cette volonté persistante d’organiser l’intégration du continent par le droit.
Pourtant, plus de soixante ans après la création de l’OUA, le bilan apparaît contrasté. L’Afrique est aujourd’hui l’une des régions du monde où le nombre d’organisations d’intégration est le plus élevé, mais également l’une de celles où la mise en œuvre des engagements communautaires demeure la plus inégale. Le défi n’est plus tant celui de l’édiction des normes que celui de leur effectivité.
- Une adhésion indéniable au projet d’intégration
L’intégration africaine a incontestablement enregistré des avancées significatives. Sur le plan économique, la ZLECAf constitue l’une des réalisations les plus prometteuses de ces dernières décennies. En créant un marché commun potentiellement composé de plus d’un milliard d’habitants, elle ambitionne de renforcer les échanges intra-africains, longtemps demeurés faibles par rapport à ceux observés dans d’autres espaces régionaux.
Sur le plan institutionnel, certaines organisations régionales ont également développé des mécanismes juridiques sophistiqués. Les juridictions communautaires, notamment la Cour de justice de la CEDEAO ou la Cour de justice de l’UEMOA, participent à la consolidation d’un véritable ordre juridique régional[5]. Leurs décisions contribuent à l’harmonisation des normes et à la protection des droits fondamentaux dans les États membres. Toutefois, ces progrès ne doivent pas masquer les difficultés persistantes.
2. Une réalisation encore laborieuse de l’intégration
L’intégration africaine demeure confrontée à plusieurs obstacles structurels. Le premier réside dans la réticence de certains États à transférer effectivement une partie de leurs compétences aux institutions communautaires. Si les traités proclament souvent la primauté ou l’applicabilité directe des normes communautaires, leur réception dans les ordres juridiques nationaux demeure parfois hésitante[6].
Le second obstacle tient à la faiblesse des mécanismes de mise en œuvre. De nombreuses décisions adoptées au niveau continental ou régional souffrent d’un déficit d’exécution. L’écart entre la norme et sa réalisation concrète demeure l’un des principaux défis du processus intégrationniste africain. À cela s’ajoute la question de la multiplication des organisations régionales. Plusieurs États appartiennent simultanément à différentes communautés économiques, dont les objectifs et les obligations peuvent parfois se chevaucher[7]. Cette situation complexifie la gouvernance de l’intégration et nuit à la lisibilité de l’action communautaire.
Enfin, le dernier obstacle tient aux changements anticonstitutionnels de gouvernement. L’intégration régionale repose avant tout sur la confiance. Les États acceptent de coordonner leurs politiques, d’ouvrir leurs frontières, de créer des marchés communs et parfois de transférer certaines compétences à des institutions communautaires parce qu’ils partagent des règles communes. Le respect de l’État de droit et des principes démocratiques constitue ainsi l’un des fondements implicites de toute entreprise d’intégration.
Or, les changements anticonstitutionnels de gouvernement remettent en cause cette confiance. Ils créent des situations d’incertitude juridique et politique qui fragilisent les mécanismes de coopération. Lorsqu’un État membre est suspendu d’une organisation régionale[8], les projets communautaires sont ralentis, les négociations deviennent plus complexes et la solidarité entre les États est mise à l’épreuve.
La CEDEAO en a fait l’expérience ces dernières années. Face aux transitions militaires successives, l’organisation a multiplié les sanctions, les suspensions et les médiations. Si ces mesures traduisent une volonté de défendre l’ordre constitutionnel, elles ont également révélé les limites de l’intégration régionale lorsqu’elle est confrontée à des crises politiques majeures.
Plus encore, certains coups d’État ont suscité des tensions inédites entre les autorités de transition et les organisations régionales. Les critiques adressées à la CEDEAO ou à l’Union africaine ont parfois alimenté un discours de défiance à l’égard des institutions d’intégration, accusées d’être éloignées des préoccupations réelles des populations[9]. Cette situation constitue un risque majeur pour l’avenir du projet intégrateur africain
3. Pour une Afrique mieux intégrée
Face à ces défis, l’avenir de l’intégration africaine dépendra moins de la création de nouvelles institutions que du renforcement de celles qui existent déjà. L’enjeu principal est désormais celui de l’effectivité juridique. Les traités, les règlements et les décisions communautaires ne peuvent produire leurs effets que s’ils sont effectivement appliqués par les autorités nationales et respectés par les acteurs économiques et sociaux.
Cette exigence d’effectivité confère un rôle particulier aux juridictions communautaires et constitutionnelles africaines. En garantissant le respect des engagements régionaux et en favorisant l’intégration des normes communautaires dans les ordres juridiques internes, elles participent à la construction progressive d’un espace juridique africain. L’intégration n’est pas seulement une affaire de volonté politique ; elle est également une œuvre juridique qui se réalise au quotidien à travers l’interprétation et l’application du droit.
La Journée de l’Afrique invite ainsi à dépasser les célébrations symboliques pour s’interroger sur les conditions concrètes de la réalisation du projet panafricain. Plus de six décennies après Addis-Abeba, l’idéal d’une Afrique intégrée demeure vivant. Il repose désormais sur la capacité des institutions africaines et des États membres à transformer les ambitions proclamées en réalités tangibles.
L’intégration africaine ne se mesure pas uniquement au nombre de traités adoptés ou d’organisations créées. Elle se mesure avant tout à l’effectivité des droits qu’elle confère, à la circulation qu’elle facilite et à la solidarité qu’elle rend possible entre les peuples du continent. C’est à cette condition que le rêve panafricain continuera de progresser du registre des aspirations vers celui des réalisations.
DIAO Amed Laurent Franck, Doctorant en droit public à l’Université Paris Nanterre, Centre de Théorie et Analyse du Droit (CTAD).
[1] Article 3 de l’Acte constitutif de l’UA tel que modifié par le protocole de Maputo. Formulation identique à l’article 2 de la Charte de l’OUA.
[2] L’Acte constitutif de l’UA a été adopté le 11 juillet 2000 à Lomé.
[3] Accord de la Zone de Libre-Echange Continentale Africaine du 21 mars 2018 à Kigali au Rwanda
[4] Traité de Lagos du 2 mai 1975.
[5] Relwendé Louis Martial ZONGO, « Libres propos sur la désignation du nouveau président de la Cour de Justice de l’UEMOA », CERA, mars 2026, https://cera-bf.com/libres-propos-sur-la-designation-du-nouveau-president-de-la-cour-de-justice-de-luemoa/ .
[6] Voir notamment la décision n°19-287 du 22 août 2019 de la Cour constitutionnelle du Benin et l’Arrêt n°005/2020 du 8 juillet 2020 de la Cour de Justice de l’UEMOA.
[7] Pour ce qui est des communautés régionales, l’UA en reconnaît huit (08), https://au.int/fr/cers .
[8] Voir la suspension des Etats africains ayant connu des coups d’Etat des différentes organisations dont ils sont membres.
[9] TV5 Monde, « CEDEAO : Une organisation contestée », https://information.tv5monde.com/afrique/video/cedeao-une-organisation-contestee-2748998 .
