Résumé : Depuis la présentation officielle de la Nouvelle Stratégie Togo-Sahel[1] le 18 avril 2026 à Lomé, le Togo s’est imposé comme l’un des acteurs les plus originaux de la géopolitique ouest-africaine. Refusant de choisir entre la CEDEAO et l’AES[2], Lomé cultive une neutralité active dont les bénéfices diplomatiques et économiques sont réels mais dont les fragilités ne sont pas moins saisissantes. La présente étude examine successivement le calcul diplomatique qui fonde cette stratégie et ses retombées nationales, avant d’en identifier les risques systémiques liés à la double méfiance qu’elle suscite et à la menace terroriste qu’elle attire sur le territoire togolais.
Mots-clés : Togo ; AES ; CEDEAO ; médiation ; neutralité active ; port de Lomé ; terrorisme ; souveraineté ; diplomatie, stratégie, réputation, coopération, dialogue, menace, communauté.
La diplomatie togolaise a, depuis quelques années, choisi un terrain particulièrement périlleux : celui de l’ambivalence stratégique assumée dans un environnement régional de plus en plus binaire. D’un côté, l’Alliance des États du Sahel (AES), née de la Charte du Liptako-Gourma du 16 septembre 2023[3] et transformée en Confédération par le Traité de Niamey du 6 juillet 2024[4], laquelle cristallise les aspirations souverainistes sahéliennes et une rupture consommée avec la Communauté Économique des États de l’Afrique de l’Ouest (CEDEAO)[5] depuis janvier 2024[6]. De l’autre côté, la CEDEAO, cadre institutionnel historique de l’intégration régionale, dont le Togo demeure membre fondateur. Entre ces deux pôles antagonistes, Lomé ne choisit pas. C’est précisément ce non-choix qui constitue le cœur de la stratégie togolaise, théorisée par le ministre des Affaires étrangères Robert Dussey en ces termes : « le Togo coopère avec tous, mais reste maître de ses choix »[7].
La Nouvelle Stratégie Togo-Sahel 2026–2028, présentée à Lomé le 18 avril 2026[8], constitue l’expression la plus accomplie de cette orientation. Elle a immédiatement obtenu l’adhésion formelle des membres de l’AES[9] tout en suscitant l’intérêt de la France, dont le Ministre de l’Europe et des Affaires étrangères de France Jean-Noël Barrot s’est rendu à Lomé dès le 23 avril 2026[10]. Ce double succès symbolique révèle à la fois l’habileté du positionnement togolais et le vertige de son ambition : prétendre parler à tout le monde suppose d’être regardé avec suspicion par chacun. C’est sur cette tension fondamentale que porte la présente étude. Il conviendra d’analyser le calcul diplomatique audacieux qui sous-tend cette stratégie et ses retombées nationales concrètes (I), avant d’évaluer les risques systémiques qu’elle génère, tant sur le plan de la crédibilité du médiateur que sur celui de la sécurité nationale togolaise (II).
I. UN CALCUL DIPLOMATIQUE AUDACIEUX
La stratégie sahélienne du Togo est avant tout le produit d’un raisonnement géopolitique avisé[11]. Ce positionnement s’articule autour de deux axes complémentaires : l’arbitrage habile entre des camps opposés (A) et la mise au service des intérêts nationaux de cet altruisme diplomatique apparent (B).
- Le Togo, habile arbitre entre des camps opposés
Face à la fracture entre l’AES et la CEDEAO, Lomé ne choisit aucun camp mais s’impose à tous comme interlocuteur indispensable. Cette neutralité, loin d’être un hasard, représente un choix stratégique délibéré qui renforce l’influence togolaise bien au-delà de son poids réel. Elle repose sur un constat simple mais structurant[12]. Cette stratégie du « en même temps »[13], ni rupture ni ralliement, mais une présence active auprès de tous, transforme la contrainte de la petite puissance en avantage comparatif.
En pratique, cette neutralité active s’est traduite par une série d’initiatives diplomatiques concrètes qui ont solidement ancré la réputation de Lomé comme lieu de dialogue. La médiation togolaise a permis la résolution de la crise diplomatique entre la Côte d’Ivoire et le Mali, conduisant à la libération des soldats ivoiriens détenus à Bamako le 4 janvier 2023[14]. Le Togo a systématiquement maintenu ses ambassadeurs dans les capitales sahéliennes, même lorsque d’autres États réduisaient ou suspendaient leurs relations diplomatiques avec les régimes de transition. La Réunion de Haut Niveau du 18 avril 2026 à Lomé, qui a réuni pour la première fois autour d’une même table les représentants des pays de l’AES, une quinzaine d’envoyés spéciaux internationaux et des représentants des organisations régionales, constitue l’aboutissement institutionnel de cette démarche. En organisant ce dialogue inédit, Lomé ne s’est pas contenté d’être un terrain neutre : elle a montré une capacité d’initiative qui transforme la neutralité passive en architecture diplomatique active.
Le Président Gnassingbé a, pour sa part, investi personnellement cette posture en se voyant désigné médiateur de l’Union africaine dans la crise à l’Est de la RDC en avril 2025[15]. Cette reconnaissance continentale confirme que la réputation bâtie au Sahel a des retombées bien au-delà de la sous-région. Cette habileté est d’autant plus remarquable qu’elle s’exerce dans un environnement diplomatique où les pressions pour choisir son camp sont intenses. Les puissances occidentales traditionnellement proches du Togo, à commencer par la France, ont tout intérêt à ce que Lomé ne rallie pas formellement le bloc des États qui les ont expulsés de la région. Les États de l’AES, de leur côté, valorisent un Togo qui leur offre une fenêtre vers la communauté internationale et un accès maritime indispensable. C’est dans cette tension que se loge la valeur du Togo : chacun a besoin qu’il reste à sa place actuelle, et cette nécessité réciproque est la meilleure garantie de la pérennité du rôle togolais.
B. Une médiation au service des intérêts nationaux
Derrière l’altruisme affiché de la diplomatie de médiation se dessine un calcul lucide au service d’intérêts nationaux bien identifiés. Chaque mission de paix conduite depuis Lomé renforce le rayonnement du Togo, consolide ses alliances stratégiques et, surtout, sécurise ses intérêts économiques et sécuritaires. La Stratégie Togo-Sahel n’est pas une politique de pure solidarité africaine : elle est un investissement diplomatique dont le rendement national est soigneusement calculé.
Le premier levier de ce calcul est économique. Le port de Lomé est une infrastructure dont la valeur dépend directement du volume de trafic qu’elle traite. Or, les pays de l’AES sont tous enclavés et ont été significativement affectés par les sanctions commerciales[16] et les difficultés d’approvisionnement consécutives à leur rupture avec la CEDEAO[17]. En se positionnant comme le corridor logistique de référence pour les États sahéliens[18], le Togo ne fait pas preuve de générosité car il sécurise son principal poumon économique tout en se rendant indispensable à des partenaires qui n’ont pas d’autre accès maritime comparable.
Le deuxième levier est sécuritaire. En s’engageant auprès des États de l’AES sur le terrain de la lutte antiterroriste, le Togo ne se contente pas d’exporter sa diplomatie de paix mais pourra bénéficier en retour du partage de renseignements avec des armées sahéliennes[19]. Cette dimension sécuritaire confère à la stratégie togolaise une profondeur qui va bien au-delà du simple positionnement diplomatique.
Le troisième levier est de légitimité politique. Le soutien populaire à la stratégie sahélienne du gouvernement confère au régime de Faure Gnassingbé une légitimité intérieure que les critiques occidentales sur la gouvernance démocratique ne peuvent éroder. La reconnaissance explicite des États de l’AES crédibilise le régime auprès d’une opinion publique sensible au discours souverainiste qui irrigue toute la sous-région[20].
II. UNE AMBITION POTENTIELLEMENT PÉRILLEUSE
La stratégie togolaise en révèle les fragilités. Une diplomatie fondée sur l’équidistance permanente entre des camps antagonistes suppose que ces camps restent disposés à tolérer cette ambivalence. Elle suppose également que le médiateur lui-même ne soit pas atteint par les crises qu’il cherche à conjurer. Sur ces deux points, la situation du Togo soulève des inquiétudes sérieuses : la double méfiance que la stratégie génère (A) et la contagion terroriste qu’elle ne peut totalement exorciser (B) constituent les deux faces d’un même péril.
A. Le piège de la double méfiance
Naviguer entre l’AES et la communauté internationale expose le Togo à être suspecté par les deux bords à la fois. La crédibilité du médiateur est son bien le plus fragile et il suffit d’un seul faux pas pour que l’édifice diplomatique patiemment construit s’effondre. Cette vulnérabilité structurelle est inhérente à tout positionnement d’équidistance[21], mais elle est aggravée, dans le cas togolais, par la nature radicalement opposée des deux interlocuteurs entre lesquels Lomé prétend s’interposer[22].
Du côté de la communauté internationale et des partenaires occidentaux, le rapprochement du Togo avec les juntes sahéliennes est regardé avec une méfiance croissante. Les chancelleries occidentales voient dans la stratégie togolaise, au mieux un exercice d’équilibrisme risqué qui pourrait in fine profiter à des régimes soutenus par la Russie[23], au pire un glissement progressif vers l’orbite de l’AES qui affaiblirait encore davantage l’influence occidentale[24] en Afrique de l’Ouest[25]. L’équidistance togolaise est tolérée tant qu’elle n’est pas formalisée ; mais si le Togo devait franchir le pas d’une adhésion officielle à l’AES, le coût diplomatique pourrait être considérable[26].
Du côté de l’AES, la méfiance est d’une nature différente mais tout aussi réelle. Les membres fondateurs de la confédération sahélienne ont bâti leur discours identitaire sur la rupture avec les normes libérales et les tutelles extérieures. Or, le Togo reste membre de la CEDEAO, entretient des relations privilégiées avec la France, maintient ses engagements envers les institutions financières internationales et n’a pas rompu avec les partenaires occidentaux. Si l’AES venait à douter de la profondeur du ralliement togolais, le rôle de facilitateur revendiqué par Lomé pourrait être remis en question[27], vidant la stratégie togolaise de sa substance[28].
La société togolaise est traversée par un débat profond sur les implications économiques et sociales d’un rapprochement avec les juntes sahéliennes : que deviendront les emplois liés aux institutions régionales de la CEDEAO basées à Lomé ? Comment le Togo, déjà fragilisé économiquement, peut-il se permettre de risquer ses relations avec des partenaires commerciaux aussi structurants que l’Union européenne ou la France[29] Ces interrogations internes constituent une limite objective à la liberté de manœuvre du gouvernement togolais et rappellent que la diplomatie de l’entre-deux exige, pour tenir, un consensus social qui reste encore à construire[30].
- Une sécurité nationale mise en jeu
En s’érigeant en pont au cœur d’une région déstabilisée[31], le Togo s’expose directement à la contagion terroriste qui frappe déjà son territoire septentrional. Le médiateur qui s’interpose prend toujours le risque d’être atteint par les coups qu’il cherche à conjurer, c’est le cas de le dire[32]. Cette vulnérabilité est d’autant plus préoccupante qu’elle n’est pas hypothétique. Comme le rappelle explicitement la Nouvelle Stratégie Togo-Sahel, « la menace terroriste perdure et s’étend progressivement vers les États du littoral du Golfe de Guinée »[33]. Le Togo est déjà dans cette trajectoire depuis novembre 2021.
La première dimension du risque sécuritaire tient à la géographie même du Togo. Ce pays positionné entre le Ghana à l’ouest, le Bénin à l’est et le Burkina Faso au nord, présente une vulnérabilité du fait de sa géographie que ni la diplomatie ni les accords de coopération sécuritaire ne peuvent totalement compenser[34].
La deuxième dimension du risque tient au paradoxe de la visibilité diplomatique. Plus le Togo s’impose comme acteur central de la gestion des crises sahéliennes, plus il devient une cible symbolique pour les groupes qui cherchent à déstabiliser les tentatives de régulation régionale[35]. Cette visibilité croissante, indéniable succès diplomatique, est donc simultanément un facteur de vulnérabilité sécuritaire[36].
En définitive, la crédibilité même du rôle de médiateur revendiqué par le Togo dépend de sa capacité à démontrer qu’il peut non seulement faciliter le dialogue, mais aussi contribuer à des résultats tangibles en matière de sécurité. Si les incursions terroristes dans le nord togolais venaient à s’intensifier, le discours officiel sur la « diplomatie de la paix » risquerait de sonner creux aux yeux d’une opinion publique qui exigerait d’abord la sécurité sur son propre territoire. Le médiateur qui ne peut pas se protéger lui-même perd inexorablement la légitimité qui fonde son rôle régional[37].La Stratégie Togo-Sahel illustre, avec une singulière acuité, les promesses et les limites d’une diplomatie de la neutralité active dans un espace régional fracturé. Le calcul audacieux de Lomé a produit des succès diplomatiques incontestables[38]. Toutefois, cette stratégie porte en elle-même les germes de sa propre fragilité. La double méfiance qu’elle génère de part et d’autre limite structurellement la liberté d’action de Lomé, tandis que l’exposition sécuritaire consécutive à la visibilité diplomatique acquise pose des défis concrets qui ne peuvent pas être indéfiniment différés. La question n’est pas de savoir si la stratégie togolaise est habile mais de savoir si elle est durable dans un environnement régional où les pressions pour trancher viendront croissant. Le Togo dispose, pour l’heure, d’un atout que ses voisins n’ont pas. Cette réputation est précieuse, mais elle n’est pas inaltérable. La pérennité du modèle togolais dépendra, en dernière analyse, de la capacité de Lomé à produire des résultats concrets qui justifient aux yeux de tous les acteurs que la position d’entre-deux n’est pas une dérobade, mais une contribution irremplaçable à la stabilité d’une région qui en a cruellement besoin.
Dr Émile OUEDRAOGO, Maître-Assistant en droit public (CAMES) et Rusland HOUNDJO, Doctorant en droit privé à l’Université d’Abomey Calavi.
[1] 2026–2028
[2] L’Alliance des États du Sahel
[3]Alliance des États du Sahel, Charte du Liptako-Gourma, signée le 16 septembre 2023 par le Burkina Faso, le Mali et le Niger, Niamey.
[4]Traité portant création de la Confédération Alliance des États du Sahel, signé à Niamey le 6 juillet 2024 (ci-après « Traité AES »), Préambule.
[5] Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest.
[6]Déclaration conjointe des gouvernements du Burkina Faso, du Mali et du Niger annonçant leur retrait de la CEDEAO, 28 janvier 2024 ; retrait définitif consommé le 29 juillet 2025 à l’expiration de la période de transition accordée par la CEDEAO le 15 décembre 2024.
[7]R. DUSSEY, interview accordée au Pr F. NYAMSI, RT France – L’Échiquier africain, 15 avril 2026 : « Notre engagement est simple : le Togo coopère avec tous, mais reste maître de ses choix ».
[8]Ministère des Affaires étrangères du Togo, Réunion de Haut Niveau sur la Nouvelle Stratégie Togo-Sahel (2026–2028), Lomé, 18 avril 2026, communiqué officiel, disponible sur : https://diplomatie.gouv.tg.
[9]Septentrional.tg, « Le Togo dévoile sa nouvelle stratégie pour stabiliser les pays de l’AES », 20 avril 2026 : la stratégie « a déjà obtenu l’adhésion des pays de l’Alliance des États du Sahel ».
[10]La Nouvelle Tribune, « Entre l’AES et la France, le Togo joue la carte de la diplomatie équilibrée », 24 avril 2026 : le MAE français J.-N. Barrot a souligné le rôle « particulièrement déterminant » du Togo dans la région, lors de son audience avec F. E. GNASSINGBÉ le 23 avril 2026.
[11] Un pays de six millions d’habitants, dépourvu de ressources naturelles abondantes, peut exercer une influence régionale disproportionnée à son poids réel dès lors qu’il occupe une position d’interlocuteur indispensable que nul autre acteur ne peut revendiquer
[12] Dans un espace régional fragmenté par des ruptures diplomatiques profondes, la valeur d’un acteur qui maintient des canaux de communication ouverts avec toutes les parties est plus grande que celle de n’importe quel autre protagoniste aligné sur l’un des camps.
[13]M. DJABAKATE, cité in Jeune Afrique, « Robert Dussey poussera-t-il le Togo dans les bras de l’AES ? », 21 mars 2025 : « Les alliances ne sont pas des mariages, mais des partenariats. Il s’agit d’une stratégie du « en même temps » ».
[14]R. DUSSEY, interview Nyamsi, op. cit. : « La médiation togolaise a abouti à la libération, le 4 janvier 2023, des soldats ivoiriens détenus à Bamako ».
[15]Faure E. GNASSINGBÉ, désigné médiateur de l’Union africaine dans la crise à l’Est de la République Démocratique du Congo, 12 avril 2025 ; voir R. DUSSEY, Icilome.com, « Togo sur la scène mondiale : ambition, influence et lutte pour la justice historique », janvier 2026.
[16] CEDEAO, Communiqué du Sommet extraordinaire, Abuja, 30 juillet 2023 ; décision portant fermeture des frontières, suspension des transactions financières et gel des avoirs du Niger dans les banques étrangères à la suite du coup d’État du 26 juillet 2023 ; des sanctions analogues avaient antérieurement frappé le Mali (2021) et le Burkina Faso (2022). Voir Banque mondiale / Programme alimentaire mondial, « Impacts socio-économiques de la crise politique, des sanctions de la CEDEAO et de l’UEMOA et des perturbations dans les financements extérieurs au Niger », octobre 2023.
[17] La documentation juridique.com, « Les implications juridiques, politiques, économiques et sociales du retrait des pays de l’AES de la CEDEAO », février 2024 : le retrait des pays de l’AES de la CEDEAO a entraîné de graves perturbations des approvisionnements, des projets d’infrastructure transfrontaliers et des échanges commerciaux ; la déclaration conjointe du 28 janvier 2024 reprochait à la CEDEAO d’avoir « adopté une posture irrationnelle et inacceptable en imposant des sanctions illégales, illégitimes, inhumaines et irresponsables ».
[18]M. M. MACALOU, cité in Ouestaf.com, « Afrique de l’Ouest : le Togo entre CEDEAO et AES », février 2025 : « Le port de Lomé peut être une solution à moyen et long terme pour tous les pays de l’AES » ; voir aussi AGENCEECOFIN, « 54% des Togolais préfèrent l’AES à la CEDEAO », 2025.
[19] Ministère des Affaires étrangères du Togo, « Lancement de la Nouvelle Stratégie pour le Sahel – Interview-Bilan de la Stratégie du Togo pour le Sahel (2021–2025) », diplomatie.gouv.tg, avril 2026 : « notre réponse s’inscrit dans une approche holistique et intégrée : une riposte militaire ferme, le renforcement des capacités des forces de défense et de sécurité, le partage de renseignements et d’expertises » ; le Togo a été le seul pays côtier à participer aux manœuvres militaires conjointes des armées de l’AES et du Tchad (opération « Tarhanakale »), menées du 20 mai au 3 juin 2024 au Niger. Voir ISS Africa, « Collaborer pour freiner la propagation du terrorisme en Afrique de l’Ouest », 2025.
[20] Maliactu.net, « Togo-AES : l’adhésion qui bouleverse l’équilibre géopolitique ouest-africain », 2025–2026 : selon un sondage Afrobarometer de mai 2025, 54 % des Togolais soutiennent l’adhésion de leur pays à l’AES ; le récit panafricain et souverainiste de l’Alliance trouve un écho favorable dans une population lasse des ingérences extérieures. Voir également The Conversation, « Adhésion du Togo à l’Alliance des États du Sahel : un pari semé d’embûches », octobre 2025.
[21] Sur la vulnérabilité structurelle du positionnement d’équidistance, voir R. DELCORDE, « Les petites puissances : quelle stratégie diplomatique ? », Diploweb.com, septembre 2024 : l’image pacifique et impartiale des petits États les rend certes crédibles comme médiateurs, mais suppose que cette neutralité ne soit pas perçue comme une dérobade par l’un des camps. Voir également Representations.fr, « Les médiations dans les conflits internationaux » : la crédibilité du médiateur repose sur sa neutralité perçue, son agrément par les parties et la limitation de son pouvoir de décision, trois critères qu’un positionnement d’entre-deux fragilise structurellement.
[22] D’un côté, l’AES a construit son identité sur la rupture avec les normes libérales, le souverainisme anti-occidental et le rejet de la gouvernance démocratique telle que définie par la CEDEAO. De l’autre, la communauté internationale et les partenaires occidentaux s’attachent précisément à ces mêmes normes. Le Togo se trouve ainsi contraint de parler simultanément deux langues diplomatiques radicalement incompatibles, exercice d’autant plus périlleux que chaque déclaration adressée à l’un des camps est immédiatement décryptée par l’autre. Voir Jeune Afrique, « Le Togo veut « servir de pont » entre le Sahel et la communauté internationale », 18 avril 2026.
[23]Portail-IE, « Alliance des États du Sahel : le Togo et la Russie sur le point de redéfinir l’avenir du Sahel », 7 février 2025 : l’implication du groupe Africa Corps (ex-Wagner) aux côtés des régimes de l’AES complique le positionnement des États qui entretiennent des relations avec les puissances occidentales.
[24] Le fait que la France ait tout de même dépêché son chef de la diplomatie à Lomé cinq jours après la présentation de la Nouvelle Stratégie témoigne certes d’une volonté de maintenir le dialogue, mais aussi d’une inquiétude réelle quant à la direction que prend la politique étrangère togolaise.
[25]Maliactu.net, « Togo-AES : l’adhésion qui bouleverse l’équilibre géopolitique ouest-africain », 2025–2026 : « Au-delà des frontières ouest-africaines, ce rapprochement Togo-AES inquiète les chancelleries occidentales ».
[26] Risque de perte du soutien financier des institutions internationales, fragilisation des relations commerciales avec les partenaires économiques traditionnels sans parler du risque de voir la BIDC, dont le siège est à Lomé, perdre en importance ou être relocalisée ; TOGOWEB, « Ambitions géopolitiques ou calculs politiques : le Togo face au dilemme AES-CEDEAO », janvier 2025 : une éventuelle sortie de la CEDEAO ou une intégration officielle à l’AES pourrait menacer les sièges des institutions régionales basées à Lomé, notamment la BIDC.
[27] Les membres fondateurs de l’AES ont fait de la souveraineté sans compromis leur marqueur identitaire : le ministre malien des Affaires étrangères Abdoulaye Diop, lors de la Réunion de haut niveau du 18 avril 2026 à Lomé, a réaffirmé l’attachement à la non-ingérence et à la défense de la souveraineté des États comme condition sine qua non de toute coopération. Septentrional.tg, « Le Togo dévoile sa nouvelle stratégie pour stabiliser les pays de l’AES », 20 avril 2026. Si le Togo venait à être perçu comme un relais des intérêts occidentaux, son rôle de facilitateur en serait immédiatement compromis.
[28] La stratégie togolaise repose entièrement sur l’hypothèse que chaque camp a plus intérêt à maintenir le Togo dans son rôle d’intermédiaire qu’à l’en exclure. Si cette hypothèse venait à être infirmée – par exemple si l’AES consolidait sa propre logistique d’accès maritime ou si la communauté internationale décidait de contourner Lomé – la valeur ajoutée togolaise s’évanouirait. The Conversation, « Adhésion du Togo à l’Alliance des États du Sahel : un pari semé d’embûches », octobre 2025.
[29]La Cinquième TG, « Togo. Quand l’adhésion à l’AES se présente comme une piste, mais soulève des interrogations profondes », 10 février 2025 : la CEDEAO représente un marché de plus de 400 millions de personnes, avec des programmes d’infrastructure, de sécurité et de gouvernance dont le Togo bénéficie.
[30] [30] L’adhésion à l’AES poserait en outre une question juridique et politique inédite : peut-on appartenir simultanément à deux organisations dont les membres fondateurs ont formellement rompu entre eux ? The Conversation, « Adhésion du Togo à l’Alliance des États du Sahel : un pari semé d’embûches », op. cit. : « si le Togo fait face depuis novembre 2021 à des défis sécuritaires dans sa région septentrionale, il demeure bien ancré dans l’architecture régionale ouest-africaine dominée par la CEDEAO et l’UEMOA » ; un tel double ancrage ne peut se maintenir que si l’opinion publique togolaise en accepte les arbitrages. Voir aussi TOGOWEB, « Ambitions géopolitiques ou calculs politiques », op. cit.
[31] Selon l’Indice mondial du terrorisme 2025, le Sahel demeure l’épicentre mondial du terrorisme, avec plus de 51 % des décès liés au terrorisme en 2024 recensés dans cette zone. Le Conseil de sécurité de l’ONU (UNOWAS), session d’août 2025, a noté que « les exercices militaires communs menés avec le Togo et le Tchad » constituent des éléments positifs de coopération régionale, mais que la menace terroriste continue de se diffuser vers les États côtiers. ISS Africa, « Collaborer pour freiner la propagation du terrorisme en Afrique de l’Ouest », op. cit.
[32] Depuis novembre 2021, plus de 150 personnes ont été tuées dans le nord du Togo du fait des incursions terroristes, selon l’analyste ZAGAZOLA MAKAMA (Africa Defense Forum, septembre 2024). Le Président FAURE GNASSINGBE a lui-même évoqué publiquement une « guerre » djhadiste dans le nord du pays, en faisant état d’environ 40 membres des forces de défense et de sécurité et d’une centaine de civils tués. AFRICA DEFENSE FORUM, « Les attaques terroristes s’intensifient au Togo alors que les extrémistes du Sahel envahissent », juillet 2024.
[33]Ministère des Affaires étrangères du Togo, Réunion de Haut Niveau, op. cit. : « L’environnement régional et international connaît aujourd’hui de profondes perturbations et recompositions géopolitiques » ; la menace terroriste « perdure et s’étend progressivement vers les États du littoral du Golfe de Guinée ».
[34] Le Togo, État étroit et allongé du nord au sud (environ 560 km), partage une longue frontière perméable avec le Burkina Faso, principal foyer des groupes terroristes actifs dans la région. Le Groupe de soutien à l’islam et aux musulmans (GSIM/JNIM, affilié à Al-Qa’ïda) et l’État islamique dans le Grand Sahara (EIGS) ont tous deux étendu leurs opérations dans la région des Savanes depuis 2021. Timbuktu Institute, « Togo : Résurgence des attaques terroristes dans le Nord », Météo Sahel, octobre 2024 ; Jeune Afrique, « Au nord du Togo, l’armée subit une nouvelle attaque terroriste », 22 juillet 2024 (attaque du poste avancé de Kpékpakandi, 20 juillet 2024 : au moins 12 soldats tués).
[35] L’attaque du 20 juillet 2024 contre le poste avancé de KPEKPAKANDI, perpétrée par plus d’un millier de combattants du GSIM, est survenue dans un contexte où le Togo venait de renforcer son profil diplomatique régional. La coïncidence entre l’accentuation de la visibilité togolaise et la montée des attaques illustre le paradoxe du médiateur exposé : plus il s’impose comme acteur central de la gestion des crises, plus il devient une cible symbolique pour les groupes qui cherchent à déstabiliser ces tentatives de régulation. AFRICA DEFENSE FORUM, « Les attaques terroristes au Togo suscitent des craintes pour la sécurité du Ghana », septembre 2024.
[36] Le 2 octobre 2024, une deuxième attaque majeure a tué neuf militaires et dix civils togolais lors de la surveillance de la construction de tranchées le long de la frontière avec le Burkina Faso – bilan le plus lourd jamais enregistré sur le sol togolais. ISS Africa, « Collaborer pour freiner la propagation du terrorisme en Afrique de l’Ouest », op. cit. Ces attaques succédaient à une période de forte montée en puissance de la diplomatie togolaise dans la région, confirmant le corrélat entre visibilité diplomatique et vulnérabilité sécuritaire. Timbuktu Institute, « Togo : Résurgence des attaques terroristes dans le Nord », op. cit.
[37]R. DUSSEY, interview Nyamsi, op. cit. : « C’est cette indépendance assumée qui fait de nous un partenaire respecté et un médiateur crédible dans la région et au niveau continental ».
[38] Les succès enregistrés sont objectivement notables : libération des soldats ivoiriens détenus à Bamako (4 janvier 2023), désignation de FAURE GNASSINGBE comme médiateur de l’Union africaine pour la crise à l’Est de la RDC (avril 2025), organisation de la Réunion de haut niveau du 18 avril 2026 ayant réuni pour la première fois les représentants de l’AES, des organisations régionales et une quinzaine d’envoyés spéciaux internationaux, adhésion formelle des pays de l’AES à la Nouvelle Stratégie Togo-Sahel et visite du MAE français Jean-Noël Barrot à Lomé dès le 23 avril 2026. Ces résultats confèrent à la stratégie togolaise une crédibilité concrète qui transcende les critiques de principe.
