« Les relations économiques entre les peuples ont existé de tout temps et ont toujours été au cœur des relations humaines »[1]. Cette affirmation a tout son sens lorsqu’il s’agit des Etats surtout modernes. Elle signifie qu’il est difficilement pensable qu’un Etat puisse se développer en état d’autarcie. Si une telle affirmation est une constante, elle n’induit pas cependant qu’un Etat ou une région puisse être fortement dépendant économiquement du reste du monde. Malheureusement, c’est le constat que l’on fait quant à la dépendance économique et commerciale de l’Afrique vis-à-vis du reste du monde notamment du Moyen-Orient. Pour pallier cette dépendance, la Zone de Libre-échange continentale africaine (ZLECAF) a été créée[2]. La création de la ZLECAf. s’inscrit dans une dynamique de réalisation des projets fondamentaux de l’Union Africaine (UA) précisés dans l’agenda 2063 en 2015. En fait, la ZLECAf. prévoit dans l’avenir une union douanière ainsi qu’un marché commun dans le but d’approfondir le processus d’intégration économique ; lequel marché commun permettra de promouvoir davantage le commerce intra-africain afin que le continent soit le plus largement possible indépendant du reste du monde. La création de la ZLECAf. a ainsi été consécutive à une prise de conscience : celle de la nécessité de développer le commerce intra-africain. En effet, la création de la ZLECAf. est intervenue à un moment où les échanges commerciaux intra-africains, selon la BAD, ne dépassent guère 17 % alors que comparativement à l’Europe et à l’Asie, ce taux s’élève respectivement à 70% et 50%[3]. Partant de ces statistiques, il est clair que les Etats africains sont toujours sur le chemin du développement[4]. Malheureusement ce constat alarmant ne semble avoir eu qu’un effet de feu de paille car après sa création, la ZLECAf. peine à connaitre une mise en œuvre effective. La guerre au Moyen-Orient constitue une sonnette d’alarme en ce qu’elle vient remettre en surface la nécessité pour les Etats africains parties à l’accord ZLECAF d’œuvrer à sa mise en œuvre effective dans la mesure où les relations commerciales avec cette partie du monde subissent inéluctablement les effets de cette guerre. Cette effectivité est d’autant plus nécessaire qu’elle constituerait une alternative aux effets néfastes de la guerre. C’est en ayant été interpelé par cet état de fait qu’il nous a paru opportun de mener une réflexion sur le sujet ainsi formulé : « La guerre au Moyen-Orient : un rappel de la nécessité d’une mise en œuvre diligente de la ZLECAF ».

L’analyse de ce sujet a tout son intérêt en ce qu’il permet de mesurer les effets surtout négatifs de la guerre au Moyen-Orient sur les échanges commerciaux qu’entretiennent les Etats africains avec cette partie du monde. Inversement, l’analyse permettra de se rendre compte que si les prévisions de la ZLECAf. étaient effectivement réalisées, les effets de cette guerre seraient amoindris pour les Etats africains parties à l’accord ZLECAf. du point de vue commercial. Au bénéficie de cet intérêt, il convient donc de se demander : en quoi la guerre au Moyen-Orient constitue-t-elle un rappel de la nécessité d’une mise en œuvre effective et diligente de la ZLECAf. ? A cette interrogation, plusieurs réponses sont envisageables. Cependant, pour rester dans la logique de l’intérêt du sujet, il apparait plus pertinent de dire que le rappel se justifie par le fait que la guerre au Moyen-Orient a potentiellement des effets commerciaux négatifs pour les Etats africains (I), lesquels effets auraient pu être minimisés si la ZLECAf. avait connu une mise en œuvre effective (II).

  1. Les effets potentiellement négatifs de la guerre sur le plan commercial

La guerre au Moyen-Orient affecte les échanges commerciaux des Etats africains. Ces effets négatifs peuvent se manifester à plusieurs niveaux. Mais, dans la présente analyse, il convient d’aborder tour à tour lesdits effets selon qu’ils se rapportent aux importations (A) ou aux exportations (B).

  1. Les effets négatifs sur les importations

Les Etats africains au regard du déficit de l’offre vis-à-vis de la demande en matière de produits commerciaux, font recours à l’importation depuis le reste du monde notamment le Moyen-Orient. Ce sont notamment les hydrocarbures et produits pétroliers en provenance des pays du Golfe, des produits chimiques et engrais, aliments et autres produits de grande consommation à savoir les huiles végétales, les dattes et les céréales, les matériaux de construction comme le fer et l’acier et les produits manufacturés. Du fait de la guerre en Iran, ces flux commerciaux sont naturellement impactés après le Covid et la guerre en Ukraine. Ce choc extérieur a révélé et amplifié les fragilités en termes de soutenabilité et d’indépendance commerciale de nombreux Etats africains et mis en lumière les faiblesses du continent dans ses souverainetés alimentaires, énergétiques et industrielles[5]. Quant à la nouvelle guerre Iranienne précisément, du fait de son ampleur et de sa géographie, elle aura des conséquences majeures pour les pays africains. S’il parait trop tôt pour en tirer des enseignements à moyen et long terme, quelques effets immédiats et de court terme peuvent être d’ores et déjà constatés. Le renchérissement du coût énergétique et des matières premières se répercute sur les biens et services de base. Plus la guerre durera, plus les conséquences seront longues et profondes.

Les effets négatifs du point de vue des importations, s’ils permettent de mesurer l’impact de la guerre au Moyen-Orient sur le commerce des Etats africains, ils n’épuisent pas la problématique de la nécessité de la mise en œuvre effective de la ZLECAf. car il en va de même du point de vue des exportations.

B. Les effets négatifs sur les exportations

Les Etats africains notamment ceux parties à l’accord ZLECAf. autant qu’ils importent des marchandises depuis le Moyen-Orient, y exportent également des produits commerciaux quand bien même ceux-ci sont pour la plupart des produits semi-finis ou des matières premières. Il s’agit des produits agricoles et agro-alimentaires comme la viande par le Kenya et l’Afrique de l’Est vers le Golfe ainsi que le cacao, les fruits et légumes, les tubercules et les graines oléagineuses. Aussi, il y a les matières premières minières telles que le cobalt de la RDC, le manganèse de l’Afrique du Sud et du Gabon, le titane et le graphite de la Mozambique puis l’or et le pétrole non raffinés des Etats membres de l’UEMOA.

Avec la guerre au Moyen-Orient, ces exportations subissent sans nul doute des impacts négatifs. Il en est ainsi des produits pétroliers qui sont essentiellement transités par le détroit d’Ormuz en Iran qui se trouve être fermé alors qu’il constitue l’une des principales artères énergétiques de la planète. Le blocage du détroit d’Ormuz, par lequel transitaient avant la guerre au Moyen-Orient 20% de la consommation mondiale de pétrole, pousse les Etats de la région à trouver des voies alternatives pour exporter leur pétrole brut et les pays consommateurs, d’autres sources d’approvisionnement. Les perturbations dans les chaînes d’exportations et d’importations dues à des changements dans les itinéraires maritimes augmentent certainement les coûts de transport. Ces facteurs contribuent à une inflation accrue et à une pression budgétaire sur les Etats africains, rendant leur situation commerciale plus vulnérable aux chocs externes. 

Les effets commerciaux négatifs qu’entraine la guerre au Moyen-Orient sur le commerce et l’économie des Etats africains sont remarquables tant du point de vue des importations que de celui des exportations. Mais ce qui importe plus dans cette analyse est le fait que ces effets devraient constituer un rappel pour les Etats africains de la nécessité de mettre effectivement en œuvre la ZLECAF ; laquelle effectivité aurait pu permettre à ces Etas de subir moins ces impacts négatifs au regard des effets commerciaux certainement positifs que comporte la ZLECAF.

II. Une mise en œuvre nécessaire de la ZLECAf.

Face aux effets négatifs de la guerre au Moyen-Orient, une mise en œuvre effective de la ZLECAF à travers non seulement l’indispensable industrialisation du continent (A) mais aussi par la création d’un marché commun à l’échelle continentale (B), aurait permis ou permettra d’aventure de contourner lesdits effets.

  1. L’indispensable industrialisation du continent

 Dans ses objectifs, la ZLECAF vise à promouvoir le développement industriel à travers la diversification et le développement des chaînes de valeurs régionales, le développement de l’agriculture et la sécurité alimentaire[6]. Il convient de relever que l’une des causes de la difficile émergence du commerce intra-africain est la faible industrialisation du continent. Donc, voir la ZLECAF prévoir parmi ses objectifs l’industrialisation convainc que si celle-ci connait une effectivité, elle permettrait de booster le développement du commerce entre ses Etats membres et d’être moins impactés par les chocs extérieurs comme la guerre au Moyen-Orient en cours.

Tel qu’il ressort des termes de l’article 3 (g) de l’Accord portant création de la ZLECAF l’industrialisation du continent africain se fera par une diversification et la création de chaines de valeurs régionale. En effet, la stratégie consistera à spécialiser les différentes régions du continent dans les domaines pour lesquels elles disposeraient plus de potentialités et de compétences ; ce qui induira des pôles de croissance. Donc, en lieu et place d’importer depuis l’extérieur, il sera économiquement rentable d’effectuer ces importations dans une relation sud-sud. Ainsi, le commerce intra-africain connaitra un essor. Ce commerce entre Etats africains leur permettra de dépendre moins du reste du monde notamment du Moyen-Orient.            L’industrialisation du continent permettrait d’autant plus les Etas africains de faire face aux chocs extérieurs si la ZLECAF était effective et qu’elle est accompagnée de l’instauration d’un marché commun à l’échelle continentale.

B- Les avantages de la création d’un marché commun continental

La ZLECAF, en plus de l’industrialisation, vise à créer un marché unique pour les marchandises et les services, facilité par la circulation des personnes afin d’approfondir l’intégration économique du continent africain et conformément à la vision panafricaine d’une « Afrique intégrée, prospère et pacifique » telle qu’énoncée dans l’Agenda 2063. Ce marché sera libéralisé pour les marchandises et services à travers des cycles successifs de négociationsetcontribuera à la circulation des capitaux et des personnes physiques et faciliter les investissements en s’appuyant sur les initiatives et les développements dans les États parties et les Communautés Economiques Régionales (CER)[7]. La création d’un marché commun à l’échelle du continent africain est déterminant pour le développement du commerce intra-africain et par ricochet l’indépendance commerciale de l’Afrique avec le reste du monde. En effet, pour renforcer les échanges commerciaux intra-africains, il faut supprimer les différents obstacles au commerce. Et, pour ce faire, le libre-échange est une condition sine qua non qui lui-même se trouve être limité en l’absence d’un marché commun. Malheureusement, il n’existait pas une organisation commerciale à l’échelle africaine qui regroupe l’ensemble des Etats africains alors que l’idée d’une communauté économique destinée à créer un marché global à l’échelle du continent a été retenue depuis les années 1980 dans le Plan d’action de Lagos et consacrée par le traité d’Abuja du 3 juin 1991. C’est là tout l’intérêt de la création de la ZLECAf. Mieux, avec la ZLECAf., le PIB des Etats membres pourra, selon la Conférence des Nations unies pour le commerce et le Développement (CNUCED), progresser de 1 à 3 % lorsque tous les droits de douanes seront supprimés[8]. Toute chose qui devrait relancer le commerce intra-africain et permettre d’atteindre une réelle vitesse de croisière[9]. Une telle progression qui pourrait permettre à l’Afrique de se passer dans une large mesure du commerce avec le reste du monde ne saurait se réaliser véritablement que si les Etats membres de la ZLECAf. œuvrent à sa mise en œuvre effective.

Au terme de l’analyse, il faut retenir que la guerre au Moyen-Orient, si elle engendre nécessairement des conséquences commerciales pour l’Afrique, elle met en relief la nécessité pour les Etats africains parties à l’accord ZLECAf., d’œuvrer pour sa mise en œuvre effective afin d’être le plus largement possible indépendants du reste du monde sur le plan commercial.

Par Yacouba SAVADOGO, Doctorant à l’Université Thomas SANKARA


[1] Ousseni ILLY, Droit économique international, Ouagadougou, Nouvelles Editions burkinabè, 2018. p.5.

[2] L’accord créant la zone de libre-échange continentale africaine (ZLECAF) a été adopté le 21 mars 2018 au cours du 10ème Sommet extraordinaire des Chefs d’État et de gouvernement de l’UA, tenu à Kigali au Rwanda, ouvert à l’adhésion de tous les cinquante-cinq (55) pays du continent, tous Membres de l’UA. Tous ces pays l’ont déjà signé, excepté l’Érythrée, et il est entré en vigueur le 30 mai 2019. Prévue pour débuter en juillet 2020, en raison du covid19 la phase opérationnelle de la Zone de libre-échange a débuté en janvier 2021. Certains pays comme le Ghana, l’Egypte et l’Afrique du Sud avaient déjà mis en place des infrastructures douanières requises pour garantir le début des échanges. Le Ghana, par son premier envoi de marchandises le 04 janvier 2021, a officiellement inauguré la ZLECAF.

[3] Laciné DIOMANDE, « L’interaction entre la ZLECAF et les autres organisations d’intégration économique en Afrique : cohérence et rationalité », in OUEDRAOGO Séni Mahamadou et OUEDRAOGO Djibrihina (dir.), Le droit communautaire africain d’hier à aujourd’hui, Mélanges en l’honneur de Luc Marius IBRIGA, Ouagadougou, Conception et Impression : GBS SARL, Septembre 20021, p. 79.

[4] Voir à ce propos Amhed Mohamed GHADI, La longue marche de l’Afrique vers l’intégration, le développement et la modernité politique, Paris, L’Harmattan, 2009, p. 17.

[5] Au Burkina Faso particulièrement, le constat de cet impact a été dressé par le Conseil burkinabè des Chargeurs (CBC) lors d’une conférence publique tenue le 27 mars 2026 à Ougadougou au cours de laquelle, il a tenu à informer les opérateurs économiques des impacts négatifs et les perturbations commerciaux liés à cette guerre.

[6] Article 3 (g) de l’Accord portant création de la ZLECAF.

[7] Article 3 de l’Accord portant création de la ZLECAF.

[8] Voir à ce propos Conférence des Nations unies pour le commerce et le Développement, Rapport sur le développement économique en Afrique, Publié le 26 juin 2019, 250 p.

[9] Laciné DIOMANDE, « L’interaction entre la ZLECAF et les autres organisations d’intégration économique en Afrique : cohérence et rationalité », op. cit., p 78.

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